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----Le critique d’art d’origine saintaise, Jules Castagnary, ami et fidèle soutien de Gustave Courbet, exprimait en quelques lignes ce qui pourrait être une définition du naturalisme :
-----Le beau est dans la nature, et se rencontre dans la réalité sous les formes les plus diverses. Dès qu’on l’y trouve, il appartient à l’art ou plutôt à l’artiste qui sait l’y voir. Dès que le beau est visible, il a en lui-même cette expression artistique. Mais l’artiste n’a pas le droit de modifier cette expression. Il ne peut y toucher qu’en risquant de la dénaturer, et par la suite de l’affaiblir. Le beau donné par la nature est supérieur à toutes les conventions de l’artiste. ----Castagnary incita l’artiste franc-comtois à venir en Saintonge; ce projet se réalisa en 1862, Courbet devait rester quinze jours, son séjour se prolongea près d’une année(1). Sur place devait se produire une alchimie créative entre une région, l’accueil très amical de son hôte et, ce qui nous intéresse principalement, une rencontre avec deux artistes locaux dont le destin allait être lié. Cette présence du grand maître doué d’une furieuse énergie, la collaboration et l’amitié qui se noua avec Louis-Augustin Auguin et Hippolyte Pradelles, les visites renouvelées de Corot, sont autant d’éléments qui allaient notablement modifier la perception du paysage et accélérer la diffusion du courant naturaliste dans le Sud-Ouest. ----La tradition déjà ancienne du voyage en Italie s’était amplifiée à la fin du XVIIIe siècle; les artistes étaient nombreux à peindre « sur le site » pour effectuer des relevés qui seraient utilisés plus tard dans de grandes compositions. Goûtant cette liberté de peindre en plein air, suivant les préceptes du tout nouveau traité de P. H. de Valenciennes publié en 1800 (2), ils se côtoyaient et se retrouvaient le soir dans des auberges où ils pouvaient comparer leurs travaux. Certains en rapportèrent une vision nouvelle du paysage qu’ils ne regardaient plus comme un simple décor, mais comme une scène à part entière possédant sa propre dramaturgie. Après l’Italie, la forêt de Fontainebleau et le village de Barbizon devinrent les lieux de prédilection des artistes qui se retrouvaient pour travailler dans un même esprit d’émulation. ----Louis Augustin Auguin, né à Rochefort en 1824, fut d’abord l’élève de son père qui exécuta les dessins illustrant l’ouvrage collectif de René-Primevère Lesson « La Saintonge illustrée » (3). ----La communion artistique qui règne autour des bords de Charente suscite une énergie créatrice intense et communicative. (ill. 5 et 6, 7). De cette année 1862 datent le portrait d’Auguin par Courbet - conservé au musée d’Ornans -ainsi qu’une peinture représentant Pradelles dans une barque. Ce séjour de Courbet est scrupuleusement relaté dans l’ouvrage de Roger Bonniot auquel on doit se référer pour pénétrer dans l’intimité de ces artistes, décrite au quotidien. ---- Hippolyte Pradelles (Strasbourg, 1824 - Bordeaux, 1912) était lui aussi un habitué de Port-Berteau où il louait une maison aux beaux jours pour peindre en compagnie d’Auguin. Blessé à la guerre de Crimée, il avait été démobilisé à Saintes (puis réformé en 1855) où il enseignait le dessin dans un atelier de la rue Eschasseriaux, plus tard transféré rue des Chanoines, ainsi que dans l’Établissement Secondaire des Frères Amouroux. ----Dans une lettre enthousiaste du 21 janvier 1863 (5), Auguin explique : « Nous venons d’organiser à Saintes une exposition de peinture se composant pour la plus grande partie d’œuvres produites dans l’année et reproduisant les sites des environs. Cette exposition a un cachet tout particulier, elle est locale, unique. La fête de la peinture a commencé à Saintes (…) Un musée peut sortir de l’œuvre actuelle, l’idée d’une Société des amis des arts paraît aussi pouvoir prendre parmi nous (…). Corot, Courbet, Pradelles qui sont venus peindre une partie du beau temps à ma maisonnette du Port Berteau, font, avec votre serviteur, tous les frais de l’exposition qui paraît colossale, s’adressant à quatre artistes seulement ». Un certain nombre de ces tableaux furent ensuite exposés au Salon de la Société des Amis des Arts de Bordeaux où ils obtinrent un grand succès. ---- Après cette année d’intense création, d’émulation artistique en compagnie de grands maîtres du moment, Auguin et Pradelles ne restèrent pas en Saintonge; ils décidèrent de s’installer à Bordeaux, où Auguin était déjà connu grâce à ses envois réguliers aux Salons, et y ouvrirent chacun un atelier. -----Si Auguin jouissait d’une réelle renommée dans le Sud-Ouest, son éloignement de Paris fut un obstacle à l’élargissement de sa notoriété : ---- Dans une correspondance datée du 14 juin 1859 (6), il se plaint de l’accrochage de ses tableaux : « Au Salon de peinture, mon tableau placé aussi mal que possible au début de l’exposition ne l’a guère été mieux au revirement( ?) des toiles – il est si haut, me dit-on, qu’on ne le voit pas, ce paysage d’une gamme blonde eût gagné à être vu de moins loin. Sur trois tableaux que j’avais envoyés, celui-là seul a été admis bien que les deux autres lui soient (d’après ce que j’ai ressenti devant la nature) de beaucoup supérieurs. Malheureusement je vis loin de Paris où je ne puis aller que trop rarement, cet isolement est fatal et les rayons du soleil parisien ne me donnent pas leur douce chaleur (…) ». ---- En revanche, dès 1857, il expose régulièrement au Salon de la Société des Amis des Arts de Bordeaux (152 œuvres y sont présentées jusqu’à sa mort)(7). Son succès est total, il reçoit honneurs et récompenses, vend ses œuvres à des prix dépassant ceux des plus grands maîtres du moment : Le « Ruisseau de la Rochecourbon », présenté au Salon de 1870 (8), est proposé à 4000 francs, alors que les toiles de Baudit et Chabry, autres paysagistes appréciés des Bordelais, ne dépassent pas 2000 francs, Corot 1500 francs, Courbet 450 francs, Boudin 350 francs.Dans le catalogue de cette même année, douze exposants sont d’ores et déjà présentés comme élèves d’Auguin (9) et de Pradelles (3). Les deux artistes, forts de leur expérience enrichie auprès de Courbet et de Corot, allaient prodiguer leurs conseils à un nombre étonnant d’élèves qui propageraient à leur tour cette culture de la peinture de plein air jusqu’à la première moitié du XXe siècle. ----On peut constater qu’une recherche biographique sur un paysagiste du Sud-Ouest promet une forte probabilité de rencontrer un élève d’Auguin ou de Pradelles : Cabié, Sébilleau, Didier-Pouget, Antin, Darnet, Cantegril ,Dubost, Mesdames Molliet, Sprenger, Jacquelin, pour n’en citer que quelques-uns. ---- Par contre, la rencontre avec Courbet fut pour Pradelles une véritable révélation : « Un peintre de province à qui Courbet passant par hasard a ouvert les yeux un beau jour et qui, chose rare, se souvient encore du service rendu » écrit Castagnary, en présentation de l’artiste au Salon de 1868 (9). Pradelles a « subi » cette influence en toute connaissance de cause et il assimile immédiatement les leçons de son maître, notamment la peinture au couteau avec une façon particulière d’aplanir les couleurs claires. (ill. 9 et 10).
----La force d’Auguin et de Pradelles fut de faire accepter la peinture naturaliste issue des préceptes foncièrement avant-gardistes de Courbet, en l’offrant à un public qui n’était pas encore prêt à accepter la violence de certaines œuvres du grand maître.
----N’oublions pas qu’il n’était pas si simple d’imposer ces paysages exempts de personnages ou d’animaux alors que, parallèlement à leur art qui tendait à l’acèse, continuèrent à se décliner tard dans le siècle les troupeaux de moutons ou les oiseaux de basse-cour, vision réductrice et parodique de « l’ École de Barbizon ». Le projet d’une exposition montrant l’influence de Courbet sur Auguin et Pradelles verra–t-il le jour ? La confrontation de leurs œuvres nous permettrait sans aucun doute de passionnantes découvertes.
1. Roger Bonniot : Courbet en Saintonge. Éd. La Saintonge Littéraire, 1986 |
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